Day 50 : Sayonara Tokyo…

Lundi 30 août 2010 :

5h30, le réveil hurle et nous réveille en sursaut. J’ai les paupières lourdes et beaucoup de difficultés à m’extirper du lit moelleux. Nous avons peu dormi cette nuit. Le confort du matelas et la fatigue n’y ont rien changé. Impossible de fermer l’œil. Le moment fatidique approche, le jour où nous quittons le sol nippon, où nous quittons notre chère Tokyo. Cette simple idée m’arrache déjà quelques larmes…

Marion-San bondit du lit pour éteindre le réveil qui a dû également réveiller tout l’étage de l’hôtel. Nous nous préparons rapidement et quittons les lieux à 6h, plus chargées que des baudets, prêtes pour notre dernière « marche de la souffrance ».

Malgré l’heure matinale, il fait déjà chaud dehors et nous sommes rapidement en eau. Il nous faut plus d’une demi-heure pour traîner nos valises jusqu’à la gare Keisei d’Ueno (alors que 10 minutes nous avaient suffi la veille). Nous prenons nos billets pour le Cityliner de 7h qui nous emmène jusqu’au terminal 1 de l’aéroport de Narita. Nous prenons place dans un train confortable et quasi vide, qui part avec un peu d’avance ! Par la fenêtre, nous regardons défiler la ville, la banlieue, la campagne. Au revoir les buildings, au revoir la verdure débordante, au revoir les temples, au revoir Tokyo…

Arrivée à l’aéroport, nous sommes soulagées de trouver si rapidement un chariot où déposer nos sacs. Légères, nous esquissons quelques pas joyeux puis allons nous mettre dans la file pour nous enregistrer. Lorsque vient notre tour, nos deux bagages pesés conjointement affichent 42,9 kg. Le badge de l’employé, estampillé « Trainee » (stagiaire), m’arrache un sourire. Nos valises partent en soute, on ne nous demande même pas de régler un quelconque supplément. Nous profitons du temps qu’il nous reste avant l’embarquement pour faire un peu de shopping. L’aéroport regorge de boutiques variées dont certaines proposent quelques petites merveilles.

Affamées, nous faisons un saut rapide au McDo pour goûter aux « petits pancakes » qui nous avaient déjà ravies le jour de notre arrivée à Kyoto. Puis vient l’heure de l’embarquement. Et celle du décollage. Pour calmer l’angoisse de Marion-San, je lui fais répéter les stations de la Shinjuku line (Shinjuku, Shinjuku Sanchome, Akebonobashi, Ichigaya, Kudanshita…), puis celles de la Yamanote (Yoyogi, Harajuku, Shibuya…) et enfin tous les plats auxquels nous avons goûté (les sushis de Tsukiji, les okonomiyaki d’Osaka, les burgers du Freshness, …). Les souvenirs défilent et, sans nous en être vraiment rendu compte, nous avons quitté le sol nippon et nous nous élevons déjà vers les nuages. Le cœur serré, nous disons au revoir au Japon et nous préparons à affronter le long voyage qui nous ramène à ce que nous appelions « maison », avant.

Des turbulences se font sentir au-dessus de la Russie, mais mis à part ce léger désagrément, le vol se passe sans encombre. Il est juste long, très long. Heureusement, les repas nous apportent un peu de réconfort avec leur touche japonisante : makis, matcha et onigiri au saumon… À mi-chemin entre Tokyo et Copenhague, ma comparse et moi nous levons pour nous dégourdir un peu les jambes. Je me cache tant bien que mal pour faire quelques étirements lorsqu’un Japonais me surprend, passe à côté de moi et va faire quelques flexions entre deux rangées de sièges. Un sourire s’étire doucement sur mon visage. L’incongruité nippone est encore vivante dans cet avion aseptisé.

À Copenhague en revanche, elle a bel et bien disparu… Ici, il fait gris, froid et il pleut. Une femme m’adresse une phrase en danois, j’ai l’impression qu’elle m’aboie dessus. Je m’excuse, gênée : « Sorry, I don’t understand ». Elle lève les yeux au ciel d’un air méprisant et se tourne vers quelqu’un d’autre. Malgré moi, des picotements me font cligner des yeux et deux grosses larmes roulent sur mes joues. J’ai l’impression d’avoir été arrachée à mon cocon tiède et douillet pour être brutalement jetée dans un bain d’eau glacée. Ma comparse me tend un mouchoir et tente de me changer les idées. Je finis par rire entre mes sanglots incontrôlés. Nous allons finalement chercher un peu de calme près de la porte d’embarquement, un temps éloignées des visages hostiles. J’achète de quoi grignoter pour le prix d’un copieux repas de tempura à Tokyo… Puis nouvel embarquement. Les dernières traces du Japon se sont définitivement envolées. Dans le petit avion, on se fait bousculer, j’évite de justesse un coup de coude dans la tempe et prends place près du hublot, hébétée.

Paris, enfin. Il est trois heures du matin pour notre corps mais nous avons encore quelques efforts à fournir. Nous récupérons nos bagages. Un espagnol me dit « Sorry » et me pousse d’un mouvement du bras pour attraper sa valise. Ce simple geste me fait sursauter après cinquante jours sans aucun contact physique ou presque…

Enfin, j’aperçois un visage connu et accueillant dans la foule et un peu de chaleur vient envelopper mon cœur transi. Mon homme est là, le sourire aux lèvres, les bras grands ouverts et, malgré le déchirement que je ressens désormais loin de Tokyo, c’est un soulagement de le retrouver.

Le trajet jusqu’à chez moi est pénible, même délestée d’une bonne partie de mes sacs. Un incident technique retarde l’arrivée du RER B. Lorsqu’il arrive enfin, il faut se trouver un petit coin où se blottir, ne pas trop gêner le passage avec tous ces lourds bagages. Un géant entre et sa carrure m’effraie presque… Ma comparse et moi égrainons les « Akebonobashi » ou « Shinjuku Sanchome » aux arrêts, à la manière douce et cordiale de la voix du métro japonais. En fermant les yeux, j’arrive presque à m’y projeter. Quelques salary men assoupis sur les banquettes, la fraîcheur de l’air conditionné, l’écran où défilent d’incompréhensibles kanji au-dessus de la porte… Mais l’illusion ne dure qu’un instant. Je rouvre les yeux et je suis de nouveau à Paris dans un RER bondé et malodorant. Cette fois-ci, je parviens à retenir mes larmes, mais ma gorge se serre.

Nous attrapons le métro. Quelques stations et je me retrouve amputée de ma comparse. « Bon sang, je perds 60 kilos d’un coup, c’est pas rien ! » lui lancé-je. Les autres passagers me dévisagent. Je la vois disparaître sur le quai. Ça y est, c’est fini. Pour de bon. Marion-San est redevenue simplement Marion.

En bas de mon immeuble, j’ai un moment de panique. J’ai oublié mon code ! Puis la mémoire revient. Cinquième étage. Je tourne la clé dans la serrure, j’ouvre la porte, je suis « chez moi ». Mais dans un chez moi qui me semble bizarrement étranger. Sur le lit, un livre m’attend. « Danse contemporaine et théâtre indien, un nouvel art ? », envoyé par un cousin de la famille, éditeur attentionné qui me gâte avec des parutions indianistes pour mes études. Dans la cuisine, un petit congélateur flambant neuf trône sur la table (depuis le temps qu’il faut que je m’en achète un !), le frigo est rempli… De gentils petits mots sont déposés çà et là. Je fonds en larmes.

Est-ce que je peux emmener tous les gens que j’aime vivre avec moi à Tokyo ? Dis, dis, est-ce que je peux ?

 

Prochaine escale :

Little things…

Changement de cap :

Istanbul, Turquie

Bruxelles, Belgique

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Catherine Derieux


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